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Souvenons-nous... c'était il y a 16 ans

en avril 1996

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"A Noël, je me souviens de mon père

 et de ses rotatives"

Un article de l’Express

Par DidierHouth (Express Yourself), publié le 24/12/2012

Alors que les fêtes de fin d'année approchent, notre contributeur Didier Houth se rappelle les nuits de son enfance, alors que son père travaillait pour confectionner des journaux - même le jour de l'An.

1209936_presse-imprimerie-le-monde.jpg"Comme tous les rotativistes (ici un employé du Monde, en 1984), mon Père voyait rarement la fin du film du soir. Noël ou le Jour de L'An, il fallait choisir la fête délaissée."  AFP

En ce dimanche gris avant-veille de Noël, ma mémoire est mélancolique de l'enfance. Ce ne sont pas les lumières des magasins, mais une chanson de Noël chantée par Jacques Lantier qui l'anime.

 

Chanson souvenir des Noëls de la SIRLO, elle me rappelle mon père, ce laborieux des nuits de la presse parisienne. Son métier était rotativiste. Beaucoup ignorent qui ils sont et pourtant sans eux point de journaux dans vos kiosques. Quand on vante un Médiapart qui n'existe qu'en ligne, ou une Tribune qui quitte la presse quotidienne pour devenir magasine hebdomadaire et site Web, on a l'impression de sauver la presse française. Pourtant, on l'ampute chaque jour un peu plus de ceux qui l'ont construite à côté des journalistes, les rotativistes. Bernard Tapie rachète des journaux et tout le monde se félicite des emplois sauvés. A chaque fois, les médias évoquent les journalistes. En effet, que serait un journal sans ces personnes dont la profession est éponyme d'où ils écrivent. Mais que deviendraient leurs mots sans un support pour les recevoir et les diffuser? Les rotativistes, dont le métier est d'imprimer ces mots, n'auront jamais leur nom dans l'ours du journal ou au pied d'un article. 

"Qu'avait rapporté mon Père Noël du quotidien?"

Pourtant de nos journaux du matin, ils en sont les accoucheurs. Quand d'une main leste vous saisissez le papier de votre journal, combien êtes-vous à penser que des hommes, et peut-être aujourd'hui des femmes, ont travaillé toute une nuit pour que vous puissiez le lire? Pour moi ce sont des souvenirs de fin de nuit, à peine de petit matin... C'est la porte de la cave qui s'ouvre, le chien qui fait silencieusement la fête au nouvel arrivant, un bruit de cintres dans la penderie de ma chambre, la lumière allumée de la cuisine, une odeur de café au lait et le bruit des pages des journaux tournées lentement avec le respect du travail bien fait. Pour l'enfant que j'étais, c'était une joie silencieuse d'entendre son père rentrer. Père Noël du quotidien, qu'a-t-il rapporté? Quel jour sommes-nous? Y-aura-t-il un Pif Gadget ? 

Noël ou le Jour de L'An, il fallait choisir la fête délaissée

Comme tous les rotativistes de la presse quotidienne du matin, mon Père voyait rarement la fin du film du soir. La semaine avait six nuits de travail. Noël ou le Jour de L'An, il fallait choisir la fête délaissée. En France les journaux ne s'arrêtent pas pour les fêtes, sauf celle du Travail, le 1er mai. Oiseaux de nuit, pour les rotativistes, demain s'appelle toujours cette nuit, le soir s'appelle le matin, le matin le soir et quatre-heure le midi. Vie décalée qu'une retraite anticipée récompense si peu des sacrifices effectués par eux et leur famille. Je crois bien que la phrase la plus entendue de mon enfance est: "Doucement, Papa dort." Je ne suis pas le seul à l'avoir entendue - et aujourd'hui encore beaucoup d'enfants doivent l'entendre. 

"Passeurs de liberté"

Avec le développement de la presse numérique, les légions de ces hommes de l'ombre et de la nuit s'étiolent. Ce n'est pas le métier de journaliste qui est en danger, mais celui de rotativiste qui disparaît à petit feu. Avec eux disparaît aussi une culture ancestrale née avec l'imprimerie de Gutenberg. Hommes de l'ombre et de la solidarité, peut-être trop payés, avec sans doute trop d'avantages pour nos jours de disette, on oublie qu'ils ont été des passeurs de liberté durant les guerres et pas seulement de la liberté des idées. Des enfants devenus vieux se souviennent sûrement d'une rue bien nommée de la Paix, où ils passèrent des années loin de leurs parents, dont un seul revint de la mort gazeuse. Dans Paris, le nom de rues, comme celles d'Enghien, des messageries ou du Louvres marquent ma mémoire d'un grand-père, d'un oncle et d'un père, comme elles marquent celle de l'histoire de la presse et de la République du Croissant. 

Trop payés, avec sans doute trop d'avantages

pour nos jours de disette

Comme il n'y a pas d'hommage sans nom, je te nomme Daniel, fils de Clément, neveu d'André, laborieux de la presse qu'une mobylette bleue transporta tant d'années, par tous temps, d'une banlieue trop lointaine jusqu'aux caves bruyantes d'une presse parisienne oublieuse de ceux qui lui donnent le jour au petit matin. 

 

 

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