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Je me félicite sincèrement de cette relation qui vient de s’établir entre nous.

Je me permettrai de vous informer désormais des actions engagées au nom des victimes de l’OAS par leurs descendants.

Dans l’immédiat, il vous est loisible de reprendre sur votre site Internet les termes de notre échange ci-après, (voir les deux articles précédents et les commentaires écrits dans l’article : La Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie) en les adaptant naturellement à leur destination.

Acceptez, je vous prie, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

 

                                                                            J-F. Gavoury

 

P.S. : Pour vous permettre d’approcher mon histoire personnelle, je vous propose, in fine, un extrait du livre La bataille de Marignane : il s’agit de l’avant-propos de sa partie II.

 

Avant-propos

 

Des tueurs de l’OAS …

 

J’étais présent auprès de ma mère au cours de la matinée du jeudi 1er juin 1961, dans cet appartement du 9 de la rue Carnot à Charleville que nous n’avions pas quitté après la mutation de mon père en dehors des Ardennes : il voulait, en effet, épargner à son troisième fils les inconvénients d’une scolarité décousue ; il mesurait aussi les risques que l’exercice de ses responsabilités en dehors de la métropole pouvait représenter pour sa famille si elle le suivait.

 J’ai cru comprendre ce qui lui était arrivé au cours de la nuit précédente en entendant, confusément, un flash d’actualité à la radio. Ma mère, quant à elle, avait à la fois entendu et compris. Elle s’est précipitée vers moi pour s’assurer que je n’avais pas prêté attention à ce message, mais son affolement la trahissait. Elle n’est pas parvenue à me protéger, fût-ce provisoirement, de cette nouvelle.

 C’est deux jours après, le 3 juin 1961, dans la cour d’honneur de l’École de police d’Hussein-Dey à Alger, lors de ses obsèques, que j’ai pu me faire une première idée de ce que mon père semblait représenter pour les autres et qui allait fonder à la fois mon regret de n’avoir pu le connaître et ma fierté d’en être le fils.

 Au titre de la famille, venue spécialement de métropole, sont présents autour de moi sa sœur, mes deux frères aînés, Christian et Philippe, ainsi que notre mère. Sa propre mère n’a pu faire le déplacement : presque octogénaire, déjà affaiblie, elle ne survivra pas plus de vingt-cinq jours à sa disparition, dont les tragiques circonstances ne pourront échapper à sa connaissance en dépit des efforts de l’entourage.

 Jacques Aubert, directeur de la sûreté nationale en Algérie, représente le délégué général, Jean Morin. À ses côtés, le général Moullet, commandant le secteur Alger-Sahel, et René Jannin, préfet de police à Alger.

 La mort en service commandé de mon père, commissaire divisionnaire de la sûreté nationale, commissaire central d’Alger, lui a d’ores et déjà valu d’être promu contrôleur général à titre posthume par arrêté du ministre de l’intérieur daté de la veille, le 2 juin, et de recevoir la croix de Chevalier de la Légion d’honneur.

 

La mention "Mort pour la France" sera portée en marge de son acte de décès le 1er décembre 1961, conformément à une décision du ministre des anciens combattants et victimes de guerre du 29 novembre.

 La solennité du moment, incarnée par ces dizaines d’hommes en uniforme alignés autour du catafalque et soulignée par le drapeau tricolore drapant le cercueil, par le cérémonial de remise des décorations, par la minute de silence et par la sonnerie aux morts, semblait évoquer les valeurs dont mon père était porteur, au nom de l’État.

  

… aux assassins de la mémoire

 

Mais qu’en est-il aujourd’hui de ces valeurs si l’Etat, non seulement ne s’offusque pas que soient glorifiés ceux qui ont participé à l’assassinat d’un serviteur loyal des institutions de la République, mais répugne à mettre en œuvre les moyens dont il dispose pour contrarier les initiatives en ce sens ?

 Est-ce à dire que le procès dont ces criminels ont fait l’objet aurait donné lieu à une révision  implicite, sous l’effet par exemple de ces lois d’amnistie successives ayant profité aux dirigeants et exécutants de l’organisation terroriste dont mon père a été la victime ?

 Pire encore, l’amnistie aurait-elle effacé à la fois l’autorité et la vérité de la chose jugée, au point de rendre possibles la légitimation d’un crime et l’exonération conséquente de la responsabilité de ses instigateurs, auteurs et complices ?

 L’amnistie n’aurait-elle pas, par ailleurs, entraîné une amnésie collective, frappant en premier lieu les représentants de cette Nation à l’ordre de laquelle mon père a été cité le 10 juin 1961 ?

 La réponse à cette dernière question est contenue dans la loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés : je passe sur l’article 4, dont le deuxième alinéa tend à orienter l’enseignement de l’Histoire en exigeant que les programmes scolaires positivent une certaine présence française en Afrique du Nord et, partant, en Algérie ; je retiens, par contre, l’article 13, qui prévoit le versement d’une allocation forfaitaire au profit d’anciens membres de l'OAS ayant cessé leur activité professionnelle pour se reconvertir dans le crime après leur ralliement à la sédition armée.

 Quel silence retentissant, en revanche, de la part du législateur, à l’égard des familles de victimes, laissées depuis toujours dans l’oubli, le dénuement, l’abandon !

                                         Les conséquences kafkaïennes

de  l’acceptation d’un quasi-déni de justice

  

Dans un contexte de négation apparente des principes les plus intangibles, j’en serais venu presque à m’interroger sur ma légitimité à m’opposer aux assassins de la mémoire de mon père.

 Des esprits pervers, en effet, auraient pu discuter l’utilité de mon combat : la justice n’était-elle pas passée en 1962 à l’égard de ceux qui avaient tué mon père ? Ne devais-je pas le considérer comme, d’une certaine manière, définitivement "vengé", quand tant d’autres veuves, filles et fils de victimes de l’OAS resteront à jamais dans l’attente du procès des assassins de leur mari, de leur  père ou de leur mère ?

 Pourtant, un événement est intervenu, le 21 juin 2005, qui m’a conforté dans la pertinence de mon engagement. Ce jour-là, en présence de leurs veuves, de leurs enfants et de leurs petits-enfants, le ministre d’État, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du territoire a procédé, dans l’enceinte de l’École nationale supérieure de la police à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, à l’inauguration d’un mémorial comportant les noms de commissaires de police tués en opération en dehors du territoire métropolitain et, parmi eux, celui de mon père. M. Nicolas Sarkozy déclarait à cette occasion : "Ils défendaient les  institutions républicaines et les principes fondamentaux de notre société. Ils se référaient aux valeurs de tolérance, de respect de la personne humaine.".

 C’était bien mon père qui était mort pour la France, et non ses tueurs, comme leurs apologistes le donneraient à penser.

 Cette manifestation et ces déclarations, dont la presse, pourtant présente, n’a pas rendu compte, m’encourageaient et même me contraignaient à tenter de faire acte de pédagogie vis-à-vis des nostalgiques de l’OAS, au regard, sinon de la bienséance, du moins du droit et de l’Histoire.

 Dans le même temps, j’étais incité, d’une part, à appeler l’attention sur l’impasse politique que représente l’acceptation de la révision et, d’autre part, à alerter les consciences sur  la perte des repères éthiques qui l’accompagne ou dont elle procède.

  

Il est temps de témoigner

 

C’est la première fois que l’occasion m’est donnée de relater les circonstances de l’assassinat de mon père, d’écrire sur les conséquences du crime dont il a été la victime et d’exprimer ma détermination à protéger sa mémoire des atteintes d’une OAS renaissante.

 Je sais gré au docteur Jean-Philippe Ould Aoudia[1][1] de m’avoir suggéré d’accompagner son quatrième ouvrage, "La bataille de Marignane", de ces pages qui viennent en prolongement d’un exercice que j’estime à maints égards salutaire : il a certes pour objet de souligner le caractère irrémédiablement injustifiable d’une expédition de l’OAS visant des membres du corps enseignant ; il a  également pour effet de mettre en relief l’horreur des actes perpétrés par cette organisation terroriste et de rendre justice à l’honneur de l’ensemble de leurs victimes.

 L’annonce du projet d’installation, le long du littoral méditerranéen, d’une énième stèle dédiée à quatre membres de cette organisation responsable de la mort de son père et du mien est à l’origine de notre rencontre, et celle-ci nous a permis de constater la force des liens que fait naître le sentiment partagé d’une persécution.

 Au travers de ces hommages rendus, depuis Nice jusqu’à Perpignan, à Bastien-Thiry, Degueldre, Dovecar et Piegts, il s’agit à chaque fois qu’un monument est créé, d’instiller localement, dans les esprits des anciens partisans de l’Algérie française et de leur descendance, l’idée d’une réhabilitation due à ces martyrs imaginaires du pouvoir de l’époque.

 Il s’agit également, à partir des lieux de mémoire ainsi édifiés, le plus souvent sur le domaine public communal, de favoriser l’organisation de célébrations de proximité, lors de l’anniversaire d’événements ayant marqué l’histoire de l’OAS.

 Mais, au-delà, il s’agit surtout de désigner comme adversaires de la France les victimes des meurtres et assassinats que ces quatre-là ont conçus, commis ou tentés.

 En rappelant pourquoi et comment Dovecar et Piegts ont été légalement jugés, condamnés à mort le 30 mars 1962 et exécutés le 7 juin de la même année, je me propose, pour ma part, de rétablir la réalité de faits occultés ou dénaturés moyennant la neutralité des dépositaires de l’autorité publique et, parfois, la complaisance de titulaires de mandats électifs heureusement précaires.

 Puisse cette contribution démontrer la nécessité de dénoncer avec toujours plus de vigueur une entreprise hautement condamnable d’apologie de crimes de guerre et de sang commis dans la facilité, la lâcheté, la honte.

 


[2][1] Auteur de "L'assassinat de Château-royal" (1992), "Un enlèvement en Kabylie" (1996) et "Un élu dans la guerre d'Algérie" (1999) – Éd. Tirésias.



 

 

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